Et il s’abandonnait souvent à la mélancolie des livres. Et notamment à ceux du Nouveau Monde de la fin du vingtième siècle, sans comprendre pourquoi il trouvait en eux un écho à sa propre propension à la tristesse voluptueuse. Il s’en accordait ainsi une centaine de pages par jour, avec une prédilection toute particulière pour celles émanant des livres d’un dénommé Paul Auster qui en eux-mêmes en contenaient bien d’autres plus anciens.

 

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Conrad contemplait les trois lunes. La deuxième était pleine. Les deux autres respectivement et par ordre au premier et au dernier croissant. Si bien qu’elles formaient toutes deux une parenthèse dans laquelle éclatait la médiane.

 

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Quant aux étoiles, il y avait bien longtemps que leur lumière ne leur parvenait plus.

 

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En plein juillet le froid piquait. Conrad enfonçait, à les déchirer, ses mains dans ses poches en pensant aux vacances d’antan. Aux plages trop habitées. Aux châteaux de sable. Il faut dire que même s’il avait fait chaud, l’océan à cette heure et pour jamais était impraticable. Flux de benzènes, méduses géantes et algues tueuses habitaient jusqu’aux premières eaux arrêtant les plus forcenés nageurs.

 

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Ce qui réjouissait Conrad, c’était de savoir que la technologie avait échoué. Et aussi, que les pays dits riches avaient pu péricliter. Le monde avait alors des allures anciennes… « Surannées ». Le bruit avait cessé. La nuit était redevenue la nuit où seuls osaient briller les réverbères de la place centrale figés sur des parterres ruinés de ronces et de mousses. Les commodités étaient devenues incommodes. Le confort avait changé de place. La fin du cocooning était enfin advenue. Les crises successives et l’effort de guerre avaient tout abattu.

 

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Nous suivons Conrad. Il nous attire. Ou nous entraîne. C’est un être attachant et perdu. Nous sentons son détachement et sa force.

 

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Au printemps la ville puait.

 

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Les boots rouges avaient duré un peu plus longtemps que les baskets noires, mais commençaient à s’imbiber les soirs de pluie. Conrad se mit donc en chasse d’une nouvelle paire de chaussures.

 

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Conrad ne souhaitait plus connaître le monde. Mais la ville. La ville dans ses milles détails. Lui ronger l’âme. A coups de crosses et de dents. Et il s’était mis en tête d’en écrire l’Histoire alors même qu’elle était en lambeaux. En pans. Parpaings épars et déclassés. Il racontait parfois, à la veillée, les extraits ébauchés de son livre futur. Alors, autour des cervoises musclées et accompagnée des chants rauques des jeunes mâles, sa litanie avait cet air dérisoire et pesant qui sonne si juste quand on en vient à invoquer les morts.

 

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Conrad voulait devenir savant. Pour cela il lisait toujours ardemment. S’exerçait. Et se trompait souvent. Conrad pensait qu’il fallait souffrir certaines choses, et ne pas en souffrir d’autres. Il faut dire que les premières prenaient au fil des jours de plus en plus de place dans sa balance mentale et que le tout menaçait ruine. Mais Conrad pensait encore que c’était à terre qu’on était le plus à même de regarder le ciel. Il trainait donc purement et simplement avec les purs mystères. Les exprimait. Les mâchait. Les rejetait. Cracheur de verbes, parfois incongrus mais toujours puissants. En fait, il était en passe de devenir le gourou de la farce qu’il imposait à tous, et principalement à lui-même, puisqu’il était, le plus clair du temps, parfaitement seul.

 

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Est-ce que nous voudrions être sur un banc public à attendre Conrad ? La réponse est non.

 

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Son compagnon favori était un de ces loqueteux forcenés que savent produire les cités tombées en décadence ; et, avec étonnement – eut égard à la civilité innée de Conrad -, on saura que cet ami n’aimait que deux choses : La douleur et l’épouvante. Aussi arpentait‘il généralement les rues, où, juste sorti d’un égout et tout dégoulinant de crasses animales, il haranguait le chalant, lui hurlant des sornettes de : décapiteurs d’enfants, complots politiques aussi peu avérés que planétaires, épidémies décimeuses de femmes rousses ou toutes autres horreurs dont les scénarios alambiqués n’avaient pour limites que celles de son imagination et de sa méchante humanité, qui elles n’en avait pas.

Conrad l’aimait, qui lui parlait comme à un ange dont il aurait sût seul trouver la bonté et l’incarnée tendresse.

 

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