La mécanique du son

 

 

 

 

 

Je ne sais ce qui avait entravé mon sommeil, sans doute le vent, sans doute le bruit mou de la pluie fuyant le long du toit de lataniers, ou bien l'air soudainement présent, son haleine herbeuse ou sa fragrance d'humus en fin de bouche comme un grand cru patiemment gouté, comme si cent quatre mille violettes s'étaient soudainement écloses.

 

Et puis je me levai. J'allais à la rencontre des esprits de la terre, et déjà il me semblait en entendre, par chuintements et bruissements diffus, leur scansion longue et lourde. La nuit en grande solennité m'habillait, tandis que mes pas se posaient sur les brindilles du chemin naturel que la lune par intermittence éclairait, lorsqu'elle n'était pas violemment masquée par les nues en constant mouvement.

 

Je croisais dans ma marche les corps de dizaines d'écarlates morts que le vent avait précipités des cimes escarpées des grands pins vers un sol âpre et nu. Leurs plumages vermillon jetaient dans l'ombre des auréoles sanglantes qui me guidaient, comme d'obscurs présages : va là-bas, passe par là, entends nos voix qui pourtant se sont tues, nos palabres à jamais muettes, qui jamais, non jamais, ne repasseront le seuil de nos becs incurvés et épais.

 

Je ne tremblais pas et mon rythme accéléré imprimait à chacun de mes gestes une droiture inaccoutumée. Le son prenait plus précisément chair et forme. C'étaient des coups d'une profonde mélancolie, comme des frappements de tympanon sur le bord de la cloche, des appels à la méditation et au rassemblement ; toutes choses que je percevais comme conscientes, déterminées, humaines. Plus je m'approchais et plus cela semblait construit, et plus cela m'incisait les nerfs portant mon âme à la crevaison et aux grandes eaux des larmes. Je connaissais ce son...

 

Je connaissais ce son, il me parlait. Très familièrement il me menait ailleurs. Et des choses, qui ne m'étaient plus rien depuis tant de semaines, remontaient en mots, affluaient en images, interpellaient mes sens, débordaient : Carnegie Hall, la voie royale, le sommet d'une carrière, Main Hall, deux mille huit cent quatre places sur cinq niveaux, bonne acoustique, salle chaleureuse, parfum de parfums mêlés du public - ylang-ylang des femmes, vétiver et coumarine des hommes - froissements des tissus à l'assise, toux éteintes par le magique coffre blanc du cadre enchâssé de l’avant-scène protégeant l'interprète des bruits de la salle mais amplifiant, dans le même incommensurable temps, sa musique... La musique... D'autres instants encore - le passé n'existe pas, le temps est une illusion pratique- aussi traversai-je le souvenir d’une salle improvisée dans une capitale d'Asie, pendant la guerre - mais laquelle ? -, un théâtre éphémère et comble à craquer, pour un concert nocturne, sur un instrument saturé d'humidité aux notes accrocheuses et moites qui rendaient un timbre étouffé, quelque chose de retenu, épanché entre des sacs de sable et des soldats en armes.

 

Les images vieillies s'estompaient. L'énigmatique son continuait, lui, à insuffler, à forcer ses cordes, à jouer de mon espérance. Il traversait sans faille l'épaisseur de la jungle insulaire jonchée de pins endémiques au sein de laquelle j'évoluais. Ces arbres me portaient et je respirais leurs effluves d'acides marins, leurs exhalaisons d'essences, de peintures, de sueurs vivantes, vibrantes.

 

Encore le son suivait tout, encore le son supportait tout, de ma course, de mes jambes volontaires et sèches, de mes chevilles empêtrées de lianes, de mes plantes de pieds écorchées et cependant sûres d'elles et de leur destination.

 

Toujours le son, ce son, courrait devant. Toujours le son, ce son que je connaissais bien, celui-là même, précédait, faisant fi des cinglantes bourrasques de pluie chaude et de la persévérance monotone du vent.

 

Et voilà que ce son-là, avec sa puissante résonance, dans l'air-là, avec ses insistances, ses hoquets, ses martellements contenus continus, ce son profond et saccadé était celui... oui... je le comprenais très nettement, était celui du... piano... c'était bien cela... ou pour mieux dire d'UN piano, car il m'était certain, maintenant, qu'il y avait non plus quelque chose, mais quelqu'un derrière cette fantasmagorie, une pensée articulée, une présence extérieure.

 

Je courais vite, plus insensible que jamais aux gifles des acacias géants, et voilà que j’arrivai à l'endroit et à l'instant d'où tout cela naissait.

 

Les notes précises m'évoquaient certains passages de Prokofiev, l’opus 11, qui était, il y a si longtemps, il y a tant de lunes, et tant de soleils éteints, un de mes morceaux de prédilection. Mon agent aurait dit de « bravoure »... mon agent... noyé un des premiers - il y avait des semaines et des jours – le temps n'est rien -... mon agent, mort, il y avait des lunes, et des soleils, et des pins - le temps n'est rien et ici il n'a ni regard ni voix. Alors : je ne me souvenais pas du naufrage... je ne me souvenais pas des images des morts que j’avais vus sombrer dans l'inhospitalité des eaux... je ne me souvenais pas d'avoir longtemps dérivé... je ne me souvenais pas de mes blessures atrocement mutilantes et des soins que m'avait prodigués le peuple des Sentinelles qui ne laisse pourtant personne accoster l'île et qui accueille l'étranger à coup de flèches, je ne me souvenais pas des heures, des jours, des semaines d’ennui à survivre sur cette île isolée mais pleine de présences, d’ombres furtives, et couverte de bâtiments de campements plus ou moins transitoires, signes d’une colonisation oubliée.

 

J’étais tendue cherchant la lumière et le havre, la chaleur et la joie de ces mains musiciennes, parfois virtuoses et souvent maladroites, brutes, que j’entendais depuis le début de mon cheminement. Je cherchais quelqu'un là. Mais il n'y avait rien, rien, ici, non, d'où pourtant les vibrations musicales semblaient les plus prégnantes. Il n'y avait ni maison à vitres éclairées d'ocre jaune, ni âtre protecteur, ni fumets de repas. Il n'y avait que le son, certain, obnubilant, vivant. Mais d’où cela émettait-il ? De mon esprit défoncé de solitude ? On dit que la solitude la fatigue la soif et la dénutrition rendent fou. Une déception profonde allait m’emporter lorsque je vis enfin l'objet. Il était juste devant moi.

 

C'était, au cœur de la forêt sauvage, imbriqué à l'entrée d'une caverne creusée à flanc de colline, tout un imbroglio raisonné de lianes fixées à leurs deux extrémités et pincées, comme des arcs, à une planche de bois que le vent avait positionnée de telle sorte que celle-ci forme une véritable table d'harmonie. Les rafales, agissant comme mille marteaux sans maître, frappaient les lianes devenues cordes, faisant jaillir du son par longues nappes... Plus ou moins épaisses les lianes orchestraient graves et aigües... Je n'étais plus déçue, j'étais à nouveau complète... un piano était là... LE piano était là... il m'était rendu.

 

Soudain, sans réfléchir, je me jetai dans cette bataille de souffles et de sons, à corps perdu je me lançai sur l'instrument. A corps perdu je l'habitais, j'entrais dans sa chair sèche frappant des bras et du torse et des hanches et des jambes, ciselant un souvenir de toccata, vissant les tierces dans leurs dissonances tolérées, forçant la mouvance, l'instabilité, travaillant les bruits de machines des airs percutés, retenant leur broyage, jouant, jouant, jouant dans un rêve total, dans une certitude inébranlable : je touchais l'instrument pur et, au-delà, celui de sa voix intérieure, son timbre purifié, et encore au-delà de l'au-delà, son absence de clavier qui me libérait me permettant d’en cueillir la joie.

 

Cependant la tempête inéluctablement tombait, coupant les sifflements. La fatigue aussi m’achevait. Je m’arrêtais, rassasiée. La musique me revenait, m'était revenue, et me resterait, sur ces terres protégées du monde entre des gardiens de temples végétaux, des chiens errants et les derniers éléphants nageurs du globe.

 

Le matin montait en son habituelle vélocité. Les Sentinelles m'entouraient en déesse des vents et des sons. Le jour se faisait, alors, remerciant les nues, je tendais les bras aux rayons solaires, et je voyais, justement reflétée au bas de la colline, mon image sur les eaux turquoise de la plage mangée de mangroves : silhouette humaine se terminant monstrueusement à l'issue des poignets.

 

je ne me souviens pas d'avoir commencé à étudier le piano, mais je me souviens de mon premier instrument : un piano droit de type n°5, modèle à sept octaves et à cordes croisées, un mètre vingt-cinq de palissandre construit sur mesures, numéro 112 152... je me souviens de ma vie mangée de travail et de passion... je me souviens de la vitesse du sang et de l'agilité des nerfs...  je me souviens de mes mains...