Le printemps sans le reste (extrait)

 

 

17 mars

 

 

panique à Rome ou à Naples où les supermarchés sont pris d’assaut on régule les entrées comme en temps de guerre c’est la première fois depuis le début de l’humanité qu’on assiste à la naissance d’une épidémie on était sorti de la peur ancestrale de la peste la situation se détériore très vite il faut absolument rester chez soi les fêtes de Pâques seront sans public au Vatican les Bourses plongent la Chine désinfecte ses bus et ascenseurs aux ultraviolets on ne compte pas les litres pour éteindre l’incendie les frontières de l’Union Européenne se ferment des carabiniers ont poursuivi avec leurs fusils des gens qui refusaient de ne pas passer la frontière une récession est peut-être possible aux USA Wall Street s’effondre la maladie est apparue Air France supprime 80% des vols Suzy Delair est morte nous sommes en guerre on était sortis de la peur ancestrale de la peste les gens quittent la capitale avant le discours du Président c’est important pour Internet c’est la mobilisation générale pour éviter la panne des mesures strictes mais pas de scénario à l’italienne dans le monde 143 400 cas il faut une autorisation quotidienne pour sortir mais la plupart des gens n’ont pas d’imprimante les gares sont bondées on part au Cap Ferret on va pouvoir avoir un meilleur environnement de travail pouvoir se ressourcer en famille certains prédisent que l’ensemble de la population mondiale sera touchée le Premier ministre dit ne pas croire à l’interdiction des licenciements des restrictions sévères de déplacements sont mises en place pour lutter contre l’épidémie les personnels du Louvre font jouer leur droit de retrait les casinos ferment à Las Vegas le monde entier compte ses malades 100 000 policiers et gendarmes déployés en France le ton monte entre Washington et Pékin les cerfs se rendent en ville pour manger des fleurs et des plantes 190 000 cas avérés dans le monde 7500 morts quand la maison brûle les rayons sont vides dans les supermarchés difficile de se souvenir depuis combien de temps nous vivons ainsi cloitrés à Wuhan l’épidémie est en train de nous échapper la folle ruée sur l’alimentation des milliers de masques et de doses de gel hydro-alcoolique sont volés tant que les gens ne sont pas touchés dans leur chair ils ne comprennent  pas  l’onde de choc commence la sortie du dernier James Bond « mourir pour attendre » est repoussée alors que la Seine monte inexorablement la Chine met les billets de banque usagés en quarantaine le papier toilette et les pâtes sont rationnés au Royaume-Uni les candidats de la téléréalité choqués découvrent l’ampleur de l’épidémie et pleurent la France passe en confinement total ce jour 175 morts depuis le début de l’épidémie

 

 

 

 

 

18 mars 2020

 

 

 

Et partout

 

malgré tout

 

par-dessus tout

 

LE PRINTEMPS


 

 

19 mars 2020

 

 

 

Sur l’eau,

 

le cheminement tranquille

 

des cygnes gris.

 

 

 

Dans l’air,

 

un fin treillis de chants d’oiseaux.


 

 

20 mars 2020

 

 

 

L’encre se pose

 

les mots montent en gestes souples

 

mouvements de raie Manta remuant dans la nuit.

 

 

 

Ici

 

de la patience

 

 

 

et le poème

 

en trait lumineux.

 

 

 

Pas d’ennui.


 

21 mars 2020

 

 

 

Sur l’île, prisonnière comme la ville,

 

des bouquets d’émeraudes,

 

fondant sur les rameaux,

 

subjuguent.

 

 

 

L’espoir est une autorité.

 

 

 

22 mars 2020

 

 

 

Ranger biscuits de mer

 

et barils,

 

arrimer des nefs

 

qui dormiront à quai,

 

 

 

nous reste l’or des rêves

 

le fabuleux métal :

 

le heurt jaune cru d’un forsythia

 

que tu perçois par la fenêtre.


 

 

23 mars 2020

 

 

 

Le soir tombe

 

sans qu’un seul mot n’ait répondu

 

à l’appel des roses.

 

 

 

Livres et papiers,

 

trésors de pharaonne,

 

tapissent la chambre

 

où tu reposes.

 

 

 

Et puisqu’il faut tout de même

 

tenir à quelque chose,

 

 

 

tu tiens

 

au miroir du fleuve

 

où tu vois un ami

 

comme en anamorphose.

 

 

 

« Sous le pont Mirabeau coule la Seine

 

Et nos amours

 

Faut-il qu’il m’en souvienne

 

La joie venait toujours après la peine.

 

 

 

Vienne la nuit sonne l’heure

 

Les jours s’en vont je demeure. »

 

Guillaume Apollinaire 1913


 

 

24 mars 2020

 

 

 

La Seine reflue

 

 

 

de la transparence de l’eau

 

l’herbe noyée émerge

 

 

 

passages submersibles

 

 

 

marais qui mènent aux petites plages du fleuve

 

 

 

fortes odeurs d’iode et d’algues

 

 

 

tu penses aux vacances d’avant

 

et aux caoutchoucs bleus ciel

 

qui sous tes pieds

 

semblaient manger la vase.


 

 

25 mars 2020

 

 

 

Dans l’immobilité forcée

 

voler le vent

 

arracher la lumière

 

tromper les ombres

 

manger le ciel

 

 

 

s’en régaler.