Pace in mare medi terra

 

Le corps de Le Corbusier retrouvé mort sur la plage de Cabbé à Roquebrune Cap Martin à moitié nu et noyé le 27 août 1965 soleil et fonds des eaux turquoises sur clapotis de gemmes la mer la mer la mer toujours recommencée et puis cette idée du cimetière marin à proprement parler cette idée romantique du cimetière marin à proprement parler trouver la mort au beau milieu des vagues et comme allant la rencontrer et le mystère entier de cette dernière baignade vespérale et morbide en italien morbida veut dire doux une escapade jusqu’au croisement frontal de la ligne d’horizon au large du cabanon de repos si savoureux qu’on souhaite y terminer une vie

 

j’ai un château sur la Côte d’azur qui a 3,66 m sur 3,66 m c’est ma paillotte un asile en surplomb de la plage où de la mer les pierres blanches montent en rochers puis s’étagent se transforment Philémon et Baucis en buissons secs mêlés des arbres maritimes poussant dans le sens des vents j’y recrée mes racines j’y creuse ma destinée spartiate et salutaire il y a ici dit-on le plus vieil olivier du monde et quelqu’un dit qu’il a même croisé Virgile et je le crois

 

isolement regards perdus trouées torves des branches assaillies d’adjectifs et d’étoiles leurrées à l’aplomb d’un littoral azuréen l’eau l’eau à pleins poumons pompée l’eau qui est le questionnement aqua quoi water wath wasser was le corps en mouchoir de chair pour abri de bois grisé sauter à la mer boire la tasse et calancher une montre au poignet l’onde scie les réconforts il est des trempées émaciantes des sels qui ne sanctifient pas mais érodent il ne fait plus nuit et la lune ne possède pas cette mer à demie close obtuse et sans marée ainsi l’issue ici est un simple pertuis odorant de marinades et d’invisibles filets hors des ports et des caillasses hors des cotonnades et des calfats

 

j’ai un château sur la Côte d’azur c’était pour ma femme elle est morte j’ai un château sur la Côte d’azur et c’est extravagant de confort et de gentillesse un palais de bois de Corse au mitan d’un éden empreint de sauvageries naturelles fleurs de barbarie yuccas agaves pins eucalyptus pistachiers euphorbes térébinthes lentisques nerpruns-alaternes et tous les étés faunesques j’y habite vivant de riens de méditations d’empreinte de songes et d’hélianthes acharnées maintenant donc solitaire en mon tonneau d’ombre face à la rayonnante ondée qu’on m’appelle Diogène et tout sera dit

 

le corps en pierre harcelé par les flots et la gluance des algues les bras en croix d’abord puis revenus le long du corps position de planche du nageur position de coeur au plancher pour une course solaire sur le torse involontairement porté ou soulevé par les derniers soubresauts des souffles ouvrant le proche et le lointain la surface et le fond l’éternel farce jouée entre le volume d’air respirable et le lot habitable des vagues ici se faire un lit le froisser y trouver la voie du tumulte ni tout à fait dedans ni tout à fait dehors

 

j’ai un château sur la Côte d’azur les fenêtres étroites y cadrent la nature là où le chemin fait un coude là où l’arbre par trop branchu se cabre là où les pierres tournent et affleurent là où les verts brouillent les jaunes et infusent les bleus là où le grillage empêche la terre de tomber là où d’intérieur le lointain vous arrive en rupture d’échelle comme un tableau vivant une icône parfumée donnant toujours sur le plein ciel

 

ici reposer où la lumière afflue travailler dans le besoin d’espace d’aspirer de respirer de la lumière et de l’ombre et de l’ambre et des murs l’espace ah l’espace et la mer l’étal bleu régnant dans la boucherie solaire aussi bleu et violent que l’écartèlement du compas réglant l’équarrissage des chairs compter ses strictes et purs organes comme on célèbre ses dieux lares avec simplicité et dévotion cette âcre maison d’eau et de sel cet âcre cloitre de saumure ronge comme une phtisie alors chercher une forêt de pilotis cachée dans l’océan des villes secrètes des lianes d’algues des ronces de conques des troncs amollis qui désemparent aller vers une Afrique attendre les sièges qui parlent et l’âme nègre qui veut peindre peindre et peindre encore peindre par-dessus tout à force de brasses et de mousses et de gabelles peindre peindre pour se rassembler à l’orée de la porte des flux et se noyer par pure souciance entre ciel et village la méditerranée la méditerranée la méditerranée la méditerranée courant versé sur l’autel pour faire tomber les pluies la méditerranée la méditerranée la méditerranée les vagues brusquent elles éclatent et dégoulinent une pleine goule de liqueur baigne les bronches

 

j’ai un château traversé de couleurs violentes et de clairons d’incandescences qui vous ouvrent les yeux j’y empile des trésors de racines fossiles os galets silex et tout un ordre qui porte en soi sa propre vénusté ici j’ attends la paix autant que les orages toutes forces majeures arrangées en jardin libre

 

il n’y a plus ni plancher ni arbre ni abri s’accrocher donc aux belvédères des houles aux corniches des crêtes aux miasmes revivifiant du voyage d’Orient d’où de nouveau libre et sans attache se laisser couler selon la pente de son sang et par les sons internes se concentrer sur les membranes le diaphragme les tissus clairs écouter les Mystères comme celui-là l’oreille collée à la bouche du Sphinx écoutant les formules buvant à demie évanoui à demi genoux à terre et lampant les paroles du lion est-ce la nuit quelle heure est-il il est l’heure l’heure de revoir les puits le désert les sources les nomades les émerveillements les rencontres la marche et les cheminements menant à l’oasis la soif attaque toujours et le Sphinx chante encore son air de calculs tombé d’une gueule de pierre à l’oreille où il infiltre la vie et l’air frais et dispos et les connaissances à l’oreille où il induit des prémices aqueux à l’oreille où il opère et où il parle Pythie mathématique à la pureté passive et au visage lustral marqué des prophéties

 

j’ai un château sur la Côte d’azur senteurs chauffées de bois de pins et de figuiers l’endroit est isolé vous y accèderez par une longue marche sur chemin escarpé semé de buissons hirsutes je vous verrais venir de mon assise d’ombre à travers les branches du caroubier rétif je vous montrerais le volume la surface le plan le tout sortant de la lumière crue et de l’air libre mais pourquoi viendriez-vous alors que je n’aspire qu’au silence à la retraite aride à la solitude à la nage libératrice à devenir un don de mer qui appartient à celui qui le trouve comme c’est la loi.