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PERSONNAGES /

 

Monsieur Humbert : Agent de nuit de l'annexe de la sous-direction X du Ministère Y

 

 

La secrétaire générale : Secrétaire Générale de la sous-direction X du Ministère Y

 

 

Agnès Aniachka : Intendante de l'annexe de la sous-direction X du Ministère Y

 

 

Madame Picwick : Agent de jour de l'annexe de a sous-direction X du Ministère Y

 

 

Le fils Picwick : Enfant de Monsieur et Madame Picwick.

 

 

Un couloir et deux bureaux à l'étage, un escalier, une pancarte de travers au fond du décor « ANNEXE ». Dans le premier bureau une femme attend, un dossier posé devant elle. Dans le deuxième bureau une femme travaille sur une table recouverte de dossiers et documents divers. Le sol est également jonché de boites d'archives et piles de livres, etc.

On entend aucun bruit. La lumière est faible, sauf au-dessus des bureaux qui sont éclairés par les lampes halogènes. Cela dure un bon moment. Rien ne se passe, puis un grincement de porte rompt le silence. Monsieur Humbert entre en scène au bas de l'escalier. Il monte pesamment quelques marches, s'arrête et se tourne face public.

 

Monsieur Humbert :Je suis le veilleur de nuit. Je suis là pour parler de la pluie. De l'eau. De l'eau qui ces derniers jours ne s'amenuise pas mais s'accumule et s'empile. Couche par couche. Je suis là pour dire le ru qui monte, le flot qui gonfle, les trombes qui tombent, la lente mais certaine élévation de la ligne des ondes. Je suis là pour incarner l'inondation, le flot avec sa pestilence, quand les fluides usés remontent à la surface, tout ce qu'on voudrait cacher, taire, enfouir et qui pourtant inéluctablement s'exprime et perce au jour. (Il monte jusqu'au bureau 1 et entre en frappant à la porte une fois étant entré. La lumière change, éclairant parfaitement toute la pièce. La secrétaire générale sursaute, comme réveillée, et ouvre le dossier qui est devant elle sans rien dire et lit à nouveau). Madame, il semble que le local des agents, celui du ré-de-chaussée en partant de l'entrée visiteurs et du niveau moins un en partant de l'entrée des personnels, le local de repos des agents, il semble bien qu'il soit menacé d'immersion. Appeler une entreprise serait l'idée. Un de ces camions qui aspirent les surplus, ou bien qui débouchent d'un grand coup de pression toute canalisation. Mais l'heure, voilà l'affaire. Il est presque 17h30, ça n'est pas une heure pour faire venir les gens, ils diraient qu'ils verront demain s'ils peuvent libérer un technicien et qu'en attendant il nous faut attendre, colmater tant bien que mal...

 

La secrétaire générale (lui coupant la parole et sans lever la tête) : C'est ça Humbert, brave Humbert, colmater en attendant demain. Je ne me suis pas déplacée jusqu'ici pour régler vos problèmes techniques, je suis venue en tant que secrétaire générale pour procéder à l'entretien d'évaluation de... (elle lève la tête) mais tout cela vient trop vite. Il nous faudrait quelques éléments d'introduction...

 

Monsieur Humbert : Une scène où, un petit moment où je viendrais vous dire que le local de repos des agents, celui sis au ré-de-chaussée de l'entrée visiteurs et niveau moins un de l'entrée des personnels bref est menacé d'immersion.

 

La secrétaire générale : Précisément, et où je vous répondrais moi de vous débrouiller en soufflant un peu.... Quelle journée éreintante, il ne nous manquait plus qu'une inondation alors, juste alors que je dois, à ce moment précis là, mener statutairement pourquoi pas l'entretien annuel d'évaluation de Mademoiselle Agnès Aniachka, votre intendante.

Noter, calculer, soupeser son implication, sa motivation oh oh, son efficacité, voire son efficience – ce qui n'est pas du tout la même chose non non, son travail annuellement annualisé. Nous y voilà et voilà que vous vous arrivez avec vos mots à vous qui... (On voit Agnès Aniachka devant la porte du bureau 1 – pendant toute la présente tirade on a suivi son cheminement lent et hésitant de son bureau à celui où se trouve La secrétaire générale)

 

Monsieur Humbert : Je suis désolé de vous interrompre, Madame, mais il me parait que quelqu'un a ait un petit peu frappé.

 

La secrétaire générale : C'est elle évidemment, c'est Mademoiselle Agnès Aniachka qui vient, puisque c'est l'heure, pour son...

 

Monsieur Humbert (la coupant d'un air entendu) : entretien annuel d'évaluation je m'en doute bien. Avant que vous ne l'introduisiez par ici, je fais quoi moi pour l'eau qui est là?

 

La secrétaire générale : Je ne vois pas bien pourquoi vous vous sur-obstiné à recueillir mon assentiment sur cette affaire. Voyez avec Agnès Aniachka votre intendante que diable.

 

Monsieur Humbert : C'est rapport à la préséance Madame La secrétaire générale. Alors je fais quoi de cette eau toute cette eau-là ??

 

La secrétaire générale : Appelez une entreprise, qu'ils viennent avec un de ces camions qui aspirent les surplus ou bien débouchent à grands coups de pression toute canalisation et s'ils ne peuvent pas envoyer de technicien ce soir colmater en attendant demain.

 

Monsieur Humbert (restant sur place à se gratter la tête) : Lumineux !! C'est ce que j'aurais fait d'emblée. Merci d'y avoir pensé !

 

La secrétaire générale : Mais je vous en prie Humbert. Dites-moi, il me semble que l'on vient de frapper.

 

Monsieur Humbert : Oui c'est Mademoiselle Agnès Aniachka, l'intendante, qui vient pour son entretien annuel d'évaluation, il est à 17h40 et il est déjà 17h35.

 

La secrétaire générale : Elle est donc en avance. C'est bien ça. C'est même très très bien ça.

 

Monsieur Humbert : M'éclipsais-je ?

 

La secrétaire générale : Non faites entrer d'abord. Il est souhaitable que nous nous trouvions plus de deux sur scène de temps en temps.

 

Monsieur Humbert : Oh j'aurais bien d'autres occasions.

 

La secrétaire générale : Mais faites entrer bon sang de bois faites entrer ouvrez-lui la porte nom d'un nom allez !!!

 

(Monsieur Humbert ouvre la porte. La secrétaire générale a rebaissé la tête comme si elle travaillait sur le dossier)

 

La secrétaire générale (alors que Monsieur Humbert est toujours là) : Entrez ! (Elle lève la tête et prend un air étonné) Ah ! C'est toi Agnès !! Mais entres-donc je t'attendais un peu plus tard. N'est-il pas 17h40 ?

 

Agnès Aniachka (entrant et alpaguant tout de suite Monsieur Humbert ) : Mon horloge avance en effet.

 

La secrétaire générale (à Monsieur Humbert ) : Son « horloge » vous vous rendez compte, à l'air de l'ipod...

 

Monsieur Humbert : De quoi ?

 

La secrétaire générale : ... rien rien... (pour elle-même) un vrai trou !!!

 

Agnès Aniachka (à Monsieur Humbert ) : Est-ce bien vrai ce qu'on me dit ? Que l'eau infiltre déjà le local de repos des agents de l'équipe ?

 

Monsieur Humbert : Ah ! Mademoiselle Agnès Aniachka ! Vous aurez croisé Madame Picwick, elle n'est donc pas partie. Pourtant pourtant elle m'avait dit... un fils à aller chercher. Un enfant. Une école... Bref elle a dû s'inquiéter, patienter jusqu'à mon retour à la loge et l'arrivée des ordres.

 

La secrétaire générale : C'est tout. Laissez-nous Humbert.

 

Monsieur Humbert : Vous avez raison je vais téléphoner pour trouver une éventuelle entreprise ou alors moi colmater s'ils ne peuvent pas venir.

 

Agnès Aniachka : Très bonne idée Monsieur Humbert !

 

La secrétaire générale : Et n'oubliez pas : Ne pas déranger. Sauf urgence. D'ailleurs nous renvoyons le téléphone au poste de garde.

 

Monsieur Humbert (tout en descendant l'escalier) : Do not disturbed. C'est entendu. Renvoyez renvoyez donc. Oh cette pluie. Un vrai rideau. Et avec ça qu'on y voit pas à dix mètres. Si Madame Picwick ne part pas maintenant, l'enfant, le pauvre enfant va s'impatienter, se perdre, se noyer. (Élevant la voix pour s'adresser à La secrétaire générale et Agnès Aniachka ). Je vous tiens au courant de la tournure des évènements ! Pas de réponse Oh Oh... Grand moment... (Il disparaît en coulisses en chantonnant).

 

(Flash)

(Lumière très franche sur le bureau, le reste étant plongé dans une demie pénombre).

 

La secrétaire générale : Assieds-toi.

 

(A partir de là leurs répliques se chevauchent sur un rythme soutenu)

 

Agnès Aniachka (au public) : Toujours eu horreur de son tutoiement.

 

La secrétaire générale (ne se rendant pas compte de l'aparté de Agnès Aniachka au public) :

Tu voudras un café ? Sans sucre comme d'habitude...

 

Agnès Aniachka : Toujours eu horreur de son tutoiement comme d'une chose de façade.

 

La secrétaire générale : Ou un chocolat corsé ?

 

Agnès Aniachka : ... une faute...

 

La secrétaire générale : Un thé à la menthe ?...

 

Agnès Aniachka : J'ai toujours eut horreur de son tutoiement comme d'une chose de façade. Pas le premier jour lorsqu'elle me l'a proposé, non pas ce jour là mais le lendemain ou les jours quelques jours après. Je me souviens d'une visite de chantier avec elle. Des travaux au dernier étage. Ou ailleurs. Je ne sais plus bien.

 

La secrétaire générale : Un déca ??

 

Agnès Aniachka : Je me souviens de cette visite. Et à l'ouvrier d'origine africaine elle disait d'emblée « tu ». Et j'ai compris alors que son tutoiement n'était pas même une marque de déférence.

 

La secrétaire générale : Il y a vraiment le choix. Quelle belle idée que ce petit distributeur de boissons dans ce bureau. Il y a même des petits gâteaux. Et un peu de oui. Encore un peu de chocolat : des truffes ! En cette saison !!! Miracolo !

 

Agnès Aniachka : Je me souviens de ce tutoiement même pas de déférence avec l'ouvrier africain – pourquoi dire d'origine - mais un tutoiement comme la marque du lien de subordination qu'elle entretient avec tous et j'ai même pensé à ce moment-là, et on pourra en rire...

 

La secrétaire générale : Mais assieds-toi !

 

Agnès Aniachka : ... et j'ai même pensé « comme au bon vieux temps des colonies »...

 

La secrétaire générale : Mais assieds-toi, qu'est-ce que tu attends ???

 

Agnès Aniachka (à La secrétaire générale) : Je voudrais dire que je tiens à dire une chose.

 

La secrétaire générale : Allons bon !!

 

Agnès Aniachka : Je voudrais dire qu'il faut que je te dise une chose et qu'il faut que je la dise debout, je préfère pour dire cela le dire debout.

 

La secrétaire générale : Mais je t'écoute oui oui c'est un peu ridicule et formaliste mais je t'écoute. Cela augure mal de la suite de notre entretien mais je t'écoute. Tu me permettra cependant de m'assoir – moi – mais je t'écoute... quelle journée éreintante vraiment et voilà que la fin s'annonce pire ! Un petit capucino rincé de chocolat pourrait bien tout arrangé, santé ! Et quelle chaleur quelle étouffante chaleur, qu'est-ce que tu voulais me dire donc Agnès quoi ??

 

Agnès Aniachka : Eh bien que je suis contre ! Voilà ! Que je suis contre, contre l'évaluation, contre cet entretien annuel d'évaluation, contre ce dispositif et donc, je j'avoue, que j'ajourne voilà, j'ajourne en quelque sorte l'affaire, je décline en quelque sorte le fait, pratiquement en quelque sorte je décline. Ainsi voilà je resterais présente mais je ne parlerais pas je ne répondrais pas, et pour finir enfin je préfère qu'on ne se tutoie pas en cette occasion-là.

 

La secrétaire générale (s'occupant activement de sa collation) : Ce gâteau est moisi, poubelle !! Le problème avec toi, Agnès, c'est que tu touilles, mélanges – j'aime bien cette image de « touiller » tiens ! - le problème avec toi, Agnès, c'est que tu mêles toujours la posture politique – il faut bien le dire – ta posture politique à ta situation professionnelle et que c'est d'un fatiguant !!! Mais dont acte je te vouvoie aucun problème et si tu ne parles pas aucun problème je ne me démonte pas je fais mon travail j'applique le règlement libre ,à toi de le contester muettement – ouh ce que c'est chaud ce truc ! - « muettement » c'est un peu court mais c'est ton choix, bref je vais rappeler les principes du dispositif administratif de l'évaluation des agents de Fonction Publique, son contexte

 

(Flash)

 

La secrétaire générale : allora...